2016-2017 cours d’introduction

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Paul Sérusier, Le Talisman (1888), Musée d’Orsay

Regarde attentivement car ce que tu vas voir n’est plus ce que tu viens de voir[1] (Léonard de Vinci)

Il faut toujours s’attendre à ce que les choses aillent là où ce n’était pas prévu. Ceci est valable dans les projets, les relations amoureuses, les études, les rencontres, la vie en général. C’est aussi ce à quoi il faudra vous ettendre quand vous manipulez des couleurs, des matières, des lumières, des appareils photos, des imprimantes ou vos propres idées.

Les phénomènes et les concepts que nous allons aborder dans ce cours vont – je l’espère – vous surprendre et s’imprimer dans votre imagination. Vous devriez vous rendre compte que les opérations a priori les plus simples peuvent avoir des effets inattendus – en bien ou en mal – et si ce n’est pas déjà le cas, vous ne concevrez plus l’usage des couleurs comme quelque chose qui va de soi et dont on peut facilement imaginer l’effet visuel, les résultats.

ETUDE DE L’APPARENCE VISUELLE, RECONNAISSANCE ET COMPREHENSION DES MECANISMES QUI PRODUISENT DES APPARENCES VISUELLES

Dans l’histoire, les peintres, les teinturiers, les (al-)chimistes, les physiciens et les opticiens sont les pionniers de l’étude de la lumière, de la couleur et de l’apparence visuelle. Plus tard, viendront les imprimeurs, les chimistes, les photographes, les théoriciens de la science de la couleur, les psychologues, les biologistes, etc.

Tous ces personnages ne s’intéressent pas exactement à la même chose, mais leur champs d’étude se recoupent. Les peintres se sont longtemps voués à l’étude et à l’imitation des apparences visuelles :

Un tableau est essentiellement une surface plane, recouverte de couleurs, en un certain ordre assemblées (Maurice Denis[2])

Les choses de l’esprit qui ne sont point passées par les sens sont vaines (Léonard de Vinci)

Les opticiens s’intéressent à la manière dont la lumière se déplace, à comment elle peut être transformée, déviée, aux images qu’elle forme et au fonctionnement de l’œil. Ils créent des appareils – lentilles, télescopes, microscopes – qui permettent d’étendre le champ de la vision humaine, et de rendre la lumière utile à la science.

Les chimistes se servent des couleurs comme d’indicateurs lors de réactions chimiques, ils sont également les découvreurs de matières artificielles qui permettent de colorer les objets fabriqués par les êtres humains : les colorants et les pigments, dont beaucoup ont été découverts par hasard, au détour d’une expérience.

Les physiciens cherchent à comprendre la nature profonde de la lumière, de quoi est-elle faite ? Comment se déplace-t-elle ? Quelles sont ses propriétés ? Comment intéragit-t’elle avec la matière ?

Les imprimeurs et les photographes se sont lancés dans une quête de la reproduction mécanique et optique de l’apparence visuelle du monde qui nous entoure tel que nous le voyons. Aidés par les chimistes – parfois eux-mêmes ingénieurs ou chimistes également – ils utilisent les matériaux colorés synthétiques produits par la chimie avec des instruments d’optique et des procédés industriels pour reproduire en masse, mécaniquement, avec parfois un minimum ou un maximum d’interventions plasticiennes, des images, figuratives ou non. L’invention de la photographie a ainsi – comme vous le savez très bien – profondément changé l’histoire de la peinture en la détrônant de son rôle figuratif et en ouvrant la voie à l’art moderne où la figuration a acquis un sens différent, et d’où sont nées des pratiques non-figuratives comme l’art abstrait.

Depuis le XVIIe siècle, la science de la couleur – comme les autres sciences – a fait des progrès fulgurants. Au XIXe et au XXe siècles, les plus grands noms de l’histoire des sciences ont contribué à l’élaboration de la science de la couleur : Maxwell, Helmholtz, Schrödinger.

Il n’y a pas si longtemps, un peintre comme Seurat – malheureusement pour nous, il est mort prématurément – avait entrevu le rêve d’un art pictural dans lequel les théories scientifiques de la couleur tiendraient une place centrale, un peu comme à la Renaissance, la perspective, la géométrie, s’étaient alliées à la peinture pour créer un art complètement nouveau.

Au XXe siècle, un grand travail scientifique et de nombreuses découvertes dans le domaine de la couleur et de l’apparence visuelle ont été réalisés. Pourtant, le rêve d’un enrichissement mutuel entre les pratiques scientifiques et les pratiques artistiques s’est considérablement estompé.

Un climat de méfiance vis-à-vis de la science et de la « technique » s’est profondément installé dans la société, alors même que la science elle-même s’est de plus en plus spécialisée en domaines étroits et séparés les uns des autres. La création de la bombe atomique, du Zyklon-B, des V2, du gaz Sarin, les accidents nucléaires, la pollution industrielle, les systèmes d’écoute et de surveillance généralisés, tout comme l’association entre l’industrie de la guerre et le développement de technologies au XXe et XXIe siècles n’ont fait qu’empirer ce climat.

Bon gré mal gré, en 2016, nous sommes en possession de toutes les recherches, les théories, les instruments et les matériaux que le XXe siècle nous a légués : nos matériaux colorés n’ont jamais été aussi variés que depuis l’explosion qu’a provoqué l’arrivée de la pétrochimie dans le monde des pigments et des colorants. De puissantes machines autrefois lourdes, coûteuses, réservées à des professionnels où à des laboratoires sont désormais accessibles pour un prix modéré, et nous pouvons regarder avec une certaine distance critique les constructions que maints théoriciens et professeurs de couleur ont produites.

*

C’est dans ce contexte que je vous propose un voyage dans le paysage de l’étude de la couleur. Un paysage où l’art, la science, la technique, l’industrie, l’observation, l’analyse et la création cohabitent, parfois sans se comprendre, parfois en convergeant vers un intérêt commun ou en partageant une curiosité ou un goût semblables pour l’étude des phénomènes visuels.

Nous découvrirons en chemin que l’apparence visuelle s’étudie d’un point de vue physique, à partir de la compréhension des comportements mutuels de la lumière et de la matière. Nous verrons à cette occasion que des mécanismes physiques expliquent nombre de phénomènes visuels comme certaines couleurs, les aspects de surface brillants ou mats, ou encore la couleur des ailes de certains papillons.

Très vite, il deviendra cependant évident que le point de vue physique ne suffit pas, et nous chercherons à comprendre comment fonctionnent nos organes visuels. Nous comprendrons que les couleurs et les apparences visuelles, bien qu’elles soient en général causées par des mécanismes physiques dans le monde extérieur, n’existent en fait qu’au sein de nos organes, de notre cerveau, de notre esprit. C’est notre corps qui les génère à partir des intéractions avec le monde autour de nous, et la faculté à sentir et à voir s’exerce et s’apprend.

Nous verrons que le système visuel dont nous avons hérité de nos ancètres biologiques et culturels est incroyablement efficace et complexe, qu’il s’adapte à de nombreuses situations comme un équilibriste, mais qu’il a aussi ses limites, qu’il est facilement trompé, voire qu’il cherche à être trompé.

Progressivement, j’espère vous amener à reconnaître par vous-mêmes la richesse des phénomènes visuels ici répertoriés, et à prendre plaisir à développer votre regard dirigé par de nouveaux points de vue.

Les moyens que vous avez à votre disposition sont inédits dans l’histoire, notre société produit pour des prix dérisoires des matériaux colorés, des sources de lumière, appareils photos, imprimantes, ordinateurs, écrans, textiles et autres instruments qu’il est tout naturel à des artistes ou à des chercheurs de détourner à leur profit.

D’immenses progrès dans la qualité de fabrication des matériaux pour artistes ont été faits depuis un siècle, tant du point de vue de l’apparence visuelle que de la durabilité du résultat. Ils sont venus s’ajouter à une palette de matériaux déjà existants de grande qualité comme le verre coloré pour vitrail, les émaux pour la céramique, les pigments minéraux pour la peinture. Nous apprendrons à reconnaître les matériaux les plus intéressants et à chercher comment en savoir plus de manière indépendante à ce sujet.

Nous chercherons par l’expérimentation pratique à systématiser notre compréhension de la couleur en étudiant les systèmes scientifiques de référence qui ont été conçus au XXe siècle pour mesurer, classer, mélanger, synthétiser des couleurs sur des surfaces, avec des lumières, sur des écrans, ou via une combinaisons de ces techniques.

Tout au long de ce voyage je vous exposerai ma lecture personnelle de l’histoire de l’art et de la science liés à ces sujets. Nous verrons beaucoup de peintures, quelques textes, quelques démonstrations scientifiques, des vidéos, de l’art contemporain et ancien. Je dégagerai des problématiques que je juge « contemporaines », qui sont selon moi parvenues jusqu’à nous au travers des aléas de l’histoire de l’art occidental, ce sera ensuite à vous de compléter le cours en vous investissant dans un travail personnel.

Mon but aura été de vous ouvrir le plus possible les yeux sur les phénomènes visuels qui nous entourent, sur les moyens d’en jouer, et sur les pratiques contemporaines – artistiques ou non – qui partagent avec vous ce territoire d’étude.

Parlez-vous anglais ? >> https://youtu.be/kvVb5NG6TLk

[1] Source : http://dicocitations.lemonde.fr/auteur/2814/Leonard_de_Vinci/10.php — de même que pour la seconde citation ici en bas de la page.

[2] Voir : http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0604222033.html

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